Article | 16 décembre 2025

Quand le design devient un outil de régénération des sols : l’alliance de SWEN et de l’Ecole des Arts Décoratifs - PSL

« Le décentrement est une position extrêmement enviable. Il n’est pas toujours bon d’être au centre des choses. C’est souvent à partir des marges et de la périphérie que l’on peut avoir une vision différente. » C’est par ces mots qu’Emmanuel Tibloux a accueilli, en septembre 2025 à Issy-les-Moulineaux, les 72 étudiants de première année de l’École nationale supérieure des Arts Décoratifs (ENSAD). Une invitation explicite à faire un pas de côté, à déplacer le regard, et surtout à faire une place au sol. Dans leurs valeurs, dans leurs gestes, dans leur manière de concevoir le design.

Reconnecter l’acte créatif aux enjeux des sols

Grâce au partenariat noué avec SWEN Capital Partners, cette rentrée a pris la forme d’une journée fondatrice. Carnet à la main et sens en éveil, les étudiants ont été invités à se reconnecter à la terre, à interroger ce qui se joue sous leurs pieds et à en faire la matière première de leur réflexion créative.

De cette immersion ont émergé des dessins traduisant les inspirations, sensations et questionnements nés de cette expérience. Soumis ensuite à un jury exigeant, trois d’entre eux ont été distingués et ont donné lieu à la remise des Prix Utopias by SWEN, le 14 octobre dernier.

L’importance de l’ancrage territorial

À l’autre bout du parcours de formation, SWEN a également choisi de soutenir le post-master “Design des Territoires” déployé par l’Ecole des Arts Décoratifs – PSL et le ministère de la Culture. Cette formation d’un an fonctionne comme une expérimentation immersive au cœur de territoires spécifiques : montagneux, littoraux, ruraux, forestiers, insulaires ou urbains.

Réunis en équipes pluridisciplinaires de cinq à six designers, architectes et paysagistes, les étudiants y travaillent sur des problématiques concrètes liées aux usages, aux conflits et aux transformations de ces territoires. Dans chacun d’eux, la question du sol apparaît comme un fil conducteur : support du vivant, ressource fragilisée, espace de tensions mais aussi de possibles.

Chaque année débute par une session dite d’« arpentage », menée aux côtés de spécialistes des sols, de forestiers, de géologues, de bergers ou encore d’habitants. Ces savoirs croisés, scientifiques comme empiriques, nourrissent des projets qui abordent aussi bien les conflits entre agropastoralisme et tourisme en montagne, la relocalisation de filières bois en milieu forestier, ou encore les controverses autour de l’implantation d’infrastructures énergétiques sur le littoral.

Un prix pour faire émerger et amplifier

Dans ce cadre, SWEN soutient le programme en remettant un prix coup de cœur au projet jugé le plus aligné avec les enjeux de régénération des sols. Le jury était composé de Stéphane Corréard, critique d’art et commissaire d’exposition, Claude et Lydia Bourguignon, microbiologistes des sols de renommée internationale, et Claudia Ferrazzi, fondatrice de Viarte.

« Ce prix Utopias est à la fois un formidable coup de projecteur sur notre programme et une reconnaissance venant d’un univers a priori éloigné du nôtre. Il permet surtout au projet primé d’aller plus loin dans son développement », souligne Emmanuel Tibloux.

Côté SWEN, cette collaboration s’inscrit dans une conviction forte : les arts et le design ont le pouvoir de transformer nos regards, d’ouvrir des perspectives nouvelles et de nourrir, très concrètement, les stratégies de transformation. Soutenir ces projets, profondément alignés avec les valeurs de régénération portées par Utopias, s’est imposé comme une évidence.

 

Et maintenant ?

Ce partenariat entre SWEN et l’ENSAD se poursuivra dans le cadre du second cycle d’Utopias, dont le lancement est prévu en juin 2026, afin de continuer à tisser des liens féconds entre art, territoires et finance engagée.

Tout Schuss : soigner les sols de montagne par le textile vivant

Le jury a choisi de récompenser le projet « Tout Schuss : végétaliser des milieux naturels dégradés par l’activité humaine », porté par Alice Bertrand. Prenant pour terrain d’étude les pistes de ski, ce projet part d’un constat sans appel : ces espaces sont soumis à de fortes pressions — travaux de terrassement, damage quotidien, piétinement, usage de semences exogènes pauvres en biodiversité — qui fragilisent durablement les sols et les paysages. À titre de comparaison, une prairie de montagne peut abriter jusqu’à 42 espèces végétales par mètre carré, contre à peine une dizaine sur une piste de ski.

Face à cette artificialisation, Tout Schuss propose une réponse à la fois technique, écologique et poétique. Le projet repose sur la pose de géotextiles tissés en lin, conçus comme de véritables « pansements » pour le paysage. Installés directement sur les zones érodées, ces textiles accueillent sous leur trame des graines locales et des champignons mycorhiziens, favorisant la reprise végétale, la stabilisation du sol et la reconstitution des symbioses souterraines.

Le choix du tissage en gaze permet aux textiles d’épouser les blessures du terrain tout en laissant passer l’air, l’eau et la lumière. Pensés pour être éphémères, ils se dégradent progressivement au rythme de la croissance végétale, jusqu’à disparaître au profit du vivant. Le paysage traverse alors trois états visibles : celui de la dégradation, celui du soin, puis celui de la régénération.

Au-delà de leur efficacité écologique — mesurée par un suivi scientifique précis de la végétation, des racines et du sol — ces textiles deviennent également un outil pédagogique et sensible. Observés par les habitants, randonneurs ou chasseurs, ils rendent visibles des problématiques habituellement invisibles et interrogent notre rapport aux territoires de montagne, souvent idéalisés mais profondément marqués par l’activité humaine.

Par son alliance entre design textile, écologie et science du sol, Tout Schuss incarne une autre manière d’agir : soigner plutôt qu’exploiter, accompagner le vivant plutôt que le contraindre. Un projet qui conjugue poésie, rigueur et action concrète — et qui illustre pleinement l’ambition d’Utopias.