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Article | 11 mai 2026
Le 11 février dernier, l’Assemblée nationale débattait à nouveau de la loi dite « Duplomb », 7 mois après une pétition ayant recueilli 2,1 millions de signatures. En filigrane, deux conceptions de la compétitivité se sont opposées : l’une centrée sur la préservation immédiate des volumes et des coûts apparents ; l’autre attentive aux risques, aux externalités et à la soutenabilité économique dans le temps long. Ce clivage n’est pas seulement politique, il est économique.
Pendant longtemps, l’inaction pouvait se justifier par le doute. Mais aujourd’hui les connaissances sur l’érosion des sols, l’impact des pesticides sur la santé, la perte de biodiversité, la fragilité de nos systèmes agricoles face au climat sont désormais robustes. Nous savons, et pourtant, nous continuons parfois à raisonner comme si le modèle dominant était la seule option rationnelle.
L’argument le plus fréquent reste économique : il faudrait préserver la compétitivité, éviter de pénaliser les producteurs, maintenir les volumes. Mais cette approche ne tient qu’à une condition : ne pas regarder la facture complète. Lorsqu’un modèle agricole dégrade les sols, accroît la dépendance aux intrants, nécessite des dépenses croissantes de dépollution ou génère des coûts sanitaires différés, il ne disparaît pas du bilan collectif, il est simplement déplacé. La question n’est pas morale, elle est comptable !
Un système qui externalise massivement ses coûts n’est pas performant, il est artificiellement bon marché. Dans un contexte budgétaire contraint, continuer à ignorer ces coûts différés relève d’un pari risqué.
On présente souvent l’agroécologie ou l’agriculture régénératrice comme des retours en arrière alors qu’elles reposent au contraire sur des connaissances scientifiques fines des écosystèmes : interactions biologiques, diversité des cultures, fonctionnement des sols vivants, stockage du carbone organique, gestion de l’eau. La véritable modernité consiste ainsi peut-être à comprendre que la technologie ne remplace pas les équilibres naturels : elle doit les intégrer !
Je dirige une société de gestion. Mon rôle n’est pas d’écrire la loi, il est d’allouer du capital. Si l’on considère que certains modèles agricoles génèrent des coûts différés et fragilisent leur propre base productive, alors la question devient simple : que finance-t-on ?
Il est pourtant possible d’orienter l’investissement vers des exploitations engagées dans des trajectoires de régénération des sols. Il est possible d’accompagner des agriculteurs qui transforment leurs pratiques plutôt que de soutenir indéfiniment des modèles dépendants d’intrants croissants. À notre échelle, nous avons fait ce choix. Et pas seulement par engagement, mais parce qu’il constitue une hypothèse crédible : un modèle régénératif peut fonctionner économiquement, réduire certains risques structurels et créer de la valeur dans le temps long.
Alors, oui, les capitaux mobilisés demeurent modestes au regard de l’ampleur des transformations à engager, et il ne s’agit pas pour les investisseurs de se substituer aux politiques publiques.
Mais l’objectif est de prouver que la régénération peut être rentable. À mesure que cette crédibilité se confirmera, l’allocation du capital suivra. La finance avance rarement par conviction, elle se transforme lorsqu’un modèle démontre qu’il tient dans la durée.
La séquence parlementaire du 11 février a montré combien le sujet peut diviser. Pourtant, préserver les sols, réduire les coûts cachés, sécuriser la santé publique et assurer un revenu stable aux agriculteurs ne devraient pas être des positions partisanes.
On peut discuter des instruments, on peut débattre du rythme, mais l’inaction ne peut plus être justifiée par l’ignorance. Nous savons que certains modèles fragilisent leur propre base productive, nous savons aussi que des alternatives existent. La vraie question est désormais simple : que choisissons-nous de financer ?
À notre échelle, nous avons choisi d’orienter le capital vers la régénération plutôt que vers l’épuisement. Non par posture idéologique, mais parce que, dans le temps long, c’est la position la plus rationnelle. Et peut-être que le véritable réalisme consiste aujourd’hui à aligner enfin économie et écologie.
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