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Article | 11 mai 2026
Une utopie n’est pas une page qui se referme. C’est le début d’un récit qui embarque à chaque avancée de nouveaux territoires, de nouvelles idées, de nouveaux engagés. Quand nous avons réuni notre communauté pour la première fois, le soir du 24 juin 2025, c'était autour d'un sujet que beaucoup ignoraient encore : la vie sous nos pieds.
Ce monde invisible, millénaire, menacé, que des générations d’agriculture intensive ont épuisé sans que presque personne ne s’en émeuve. Nous avions fait le pari que rendre visible l’invisible pouvait changer quelque chose, que nommer une urgence avec assez de poésie et de conviction pouvait transformer des regards et peut-être, ensuite, des pratiques, des investissements, des initiatives. Ce pari nous pensons l’avoir réussi.
Mais une utopie n’est pas un point d’arrivée. C’est, comme l’écrivait Oscar Wilde en ouverture de cette aventure, le pays où l’humanité accoste…avant de reprendre la mer. Et c’est précisément ce mouvement qui est au cœur de ce que nous voulons vous dire au terme de cette première année : la question des sols n’est pas réglée. Elle est même loin de l’être. Nos sols sont malades et les reconstruire prendra des décennies. De notre côté, ce que nous avons commencé à faire avec SWEN Terra, ces premiers 100 millions investis dans une nouvelle génération d’agriculteurs, ce travail ne fait que commencer.
Car en une année de rencontres, de conversations, de podcasts et de réflexions partagées, quelque chose s’est imposé à nous : la question des sols ne peut pas rester qu’une question de sols.
Elle est une question de territoires, de la façon dont les hommes et les femmes habitent la terre, pas seulement la terre comme substrat biologique, mais la terre comme espace commun, comme lieu de vie, comme projet collectif. Ce qui nous intéresse c’est l’image d’ensemble : ce sol régénéré qui nourrit une communauté, qui s’inscrit dans des projets partagés… C’est la façon dont le vivant et l’humain se réparent ensemble.
Depuis Mellé en Bretagne et le Grau-du-Roi en Méditerranée mais aussi depuis les récifs coralliens des Caraïbes, ou depuis les cuisines d’un restaurant où les produits des terroirs retrouvent leur valeur. Depuis tous ces endroits où des femmes et des hommes, avec leurs contraintes propres, leurs ressources, leur connaissance intime du terrain, inventent des solutions que personne n’aurait pu concevoir à leur place.
Le territoire n’est pas un repli, c’est une force. Nous l’avons appris de nos métiers. Le mutualisme, qui irrigue l’histoire et la philosophie du groupe Aéma auquel SWEN CP appartient, a toujours su une chose que le capitalisme classique a longtemps ignorée : que la confiance se construit dans la proximité, que la solidarité a besoin d’un visage, et que les risques partagés sont mieux gérés par ceux qui les vivent que par ceux qui les modélisent de loin. Le territoire est le lieu de cette confiance-là, c’est l’échelle à laquelle on peut se regarder dans les yeux.
Le monde extérieur s’agite, les équilibres se défont, les certitudes vacillent, tandis que surgissent, pour les remplacer, d’autres certitudes toutes faites, plus bruyantes, qui prétendent valoir pour tous.
Dans ce chaos, une tentation existe : celle de se retrancher, de hausser des murs, de regarder l’autre comme une menace plutôt que comme une ressource.
Nous croyons à l’exact opposé. Nous croyons que c’est dans les territoires, dans ces espaces de vie partagée, de mémoire commune, d’interdépendances réelles, que peut germer un autre rapport au monde. Et une autre vision du monde, composée d’un multi centrisme collectif et multidisciplinaire, qui mobilise plusieurs points de vue, plusieurs connaissances, qui se relaient et se complètent pour saisir la complexité de nos environnements.
Pas l’utopie d’un ailleurs inaccessible, mais celle d’un ici transformé : où l’on mange ce que la terre d’à côté produit, où l’on investit dans ce que nos entreprises voisines construisent, où l’on cartographie ce que l’on ne voyait pas pour mieux le comprendre. Une utopie polyphonique, faite d’autant de voix qu’il y a de dimensions différentes sur un territoire, et qui tire sa force précisément de cette diversité !
Nous y retrouverons certains visages familiers. Nous déboucherons le vin des Bourguignon, ce vin de Cahors qui est devenu, sans qu’on le planifie tout à fait, le goût même de notre communauté ! Nous accueillerons de nouveaux membres, de nouveaux regards, de nouvelles paroles fortes.
Nous nous laisserons surprendre par des cartes qui représentent la France autrement, par un cœur de poisson qui bat dans l’obscurité, par des artistes qui nous rappelleront que la beauté du monde est encore là, têtue, vivante, inépuisable. Et nous repartirons, comme la dernière fois, un peu différents.
Qu’une fois qu’on a vu la Terre de loin, on ne peut plus l’abîmer, qu’on a envie d’agir pour préserver ce bien commun que nous partageons tous. C’est peut-être cela au fond l’utopie des territoires : voir grand pour agir juste.
Et c’est même, selon nous, à cela que servent les utopies : non pas à nous consoler du réel, mais à nous donner l’élan pour le transformer.
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