Résilience des territoires | 9 juillet 2026

Paul Charlent, cofondateur de la Ferme de l'Envol : "Pour une vraie souveraineté alimentaire"

Cofondateur de la Ferme de l'Envol et de FermCoop, Paul Charlent a construit en Essonne un modèle agricole collectif qui entend répondre aux grandes contradictions de l'agriculture contemporaine : comment nourrir les populations proches tout en régénérant les sols, comment créer de la valeur économique sans la délocaliser, comment produire à grande échelle sans dépendre d'intrants extérieurs. Il raconte l'architecture de ce modèle, son ancrage territorial profond, et ce que signifie au quotidien, la souveraineté alimentaire.

Pouvez-vous nous présenter la Ferme de l’Envol et le projet que vous portez ?

La Ferme de l’Envol est une ferme collective en Essonne, dédiée au maraîchage diversifié sur 80 hectares, portée par un collectif d’agriculteurs. Le point de départ de ce projet, c’est un constat : l’agriculture française fait face à des défis structurels qui dépassent ce qu’un agriculteur seul peut résoudre, la transmission des exploitations, la pression économique sur les prix, les impératifs agronomiques et environnementaux. Notre réponse a été de construire un modèle collectif, où les compétences, les ressources et les risques sont partagés.

Ce modèle repose sur une logique de polyculture-élevage dans laquelle chaque atelier alimente les autres. Les légumes nourrissent les habitants, nous produisons plus de 200 tonnes par an. L’élevage transforme la matière organique en amendements naturels qui nourrissent et régénèrent les sols. La grande culture produit les aliments pour les animaux, mais aussi, bientôt, de la farine et du pain grâce à un paysan boulanger qui rejoint la ferme. Ces ateliers ne fonctionnent pas en parallèle mais en système, chacun renforçant la cohérence et la résilience de l’ensemble.

 

En quoi le territoire est-il au cœur de votre modèle ?

Le territoire est tout, parce que c’est de lui que tout sort. Ce sol, ce terroir, cette terre spécifique, c’est la condition de ce que nous faisons. On ne peut pas dissocier la qualité de ce qu’on produit des caractéristiques du milieu dans lequel on le produit. C’est pourquoi nous le traitons non pas comme une ressource à exploiter, mais comme un bien commun à chérir et à transmettre en meilleur état qu’on ne l’a reçu.

Notre ancrage territorial se manifeste aussi dans nos circuits de distribution. Nous travaillons en direct avec des restaurateurs locaux, des AMAP, des circuits courts, le plus directement possible, pour que la valeur économique générée reste sur le territoire plutôt que de se diluer dans des chaînes intermédiaires longues. Ce tissu de partenaires locaux n’est pas seulement une stratégie commerciale. C’est la condition d’un modèle qui fait sens : nourrir les gens proches, avec ce que la terre d’ici produit, en maintenant un lien vivant entre ceux qui cultivent et ceux qui mangent.

 

Vous parlez de souveraineté alimentaire. Qu’est-ce que cela signifie concrètement, sur votre ferme ?

La souveraineté alimentaire est souvent évoquée comme un principe politique ou un horizon idéal. À la Ferme de l’Envol, c’est une réalité opérationnelle. Nous pratiquons l’agroécologie, ce qui signifie que nous n’utilisons aucun intrant extérieur à la ferme : pas d’engrais de synthèse, pas de pesticides chimiques, pas de produits dont la fabrication dépend des énergies fossiles. Notre système se nourrit de lui-même : les déjections animales fertilisent les sols, les couverts végétaux les protègent, la rotation des cultures maintient leur équilibre biologique.

Ce que nous cherchons à démontrer, c’est qu’il est possible de produire une alimentation de qualité en travaillant avec les ressources naturelles disponibles sur place : l’eau de pluie, l’énergie solaire, la fertilité des sols. Pas en dépit des contraintes, mais grâce à elles. C’est ça, la souveraineté alimentaire concrète : ne pas dépendre, pour produire, de chaînes d’approvisionnement mondialisées et fragiles. Se réapproprier les écosystèmes, comprendre leur fonctionnement, et les laisser travailler avec nous plutôt que de les court-circuiter.

 

Qu’est-ce qui vous a convaincu de participer à la soirée de lancement Utopias by SWEN #2 ?

Chloé Charles, je la connais depuis longtemps. C’est une chef qui a toujours placé la matière première et ceux qui la produisent au centre de son travail, pas comme argument de communication, mais comme conviction profonde. Quand on nous a proposé de fournir les légumes de cette soirée pour qu’elle les cuisine, la réponse était évidente. Voir nos produits transformés par quelqu’un qui les respecte, goûtés par des centaines de personnes qui n’ont peut-être jamais mis les pieds dans un potager en Essonne, c’est exactement le lien qu’on cherche à créer. Entre la terre et la table. Entre ceux qui cultivent et ceux qui mangent.

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