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Article | 11 mai 2026
Adrien Couret a participé à l'événement fondateur d'Utopias by SWEN en juin 2025. SWEN Capital Partners, qui porte le fonds Terra dédié à l'agriculture régénératrice, est une filiale d'OFI Invest, elle-même société d’Aéma Groupe, groupe mutualiste de protection. Au terme de ce premier cycle, il revient sur ce que ce chemin lui a appris et sur sa vision d'une économie qui répare plutôt qu'elle n'épuise, une économie au service du vivant.
Adrien Couret : En réalité, pour un assureur et de surcroît mutualiste, ces sujets sont intimement liés à nos métiers et à nos préoccupations. Nous portons une vision mutualiste et inclusive de l’économie qui prend en compte l’homme, son environnement et l’ensemble des écosystèmes.
Nous croyons que les investissements des entreprises et des citoyens peuvent permettre de concilier le progrès social et économique avec la protection de l’environnement et de la biodiversité. Nous parlons bien ici de nos préoccupations dont celle de traiter l’exposition au risque climatique en amont.
Quand vous êtes assureur et que vous regardez les données des dix dernières années, pas les projections, les données réelles, vous ne pouvez pas continuer à ignorer. Les sinistres climatiques ont triplé en trente ans. Triplé. Ce n’est pas une courbe dans un rapport du GIEC, c’est ce que nos équipes voient sur le terrain après chaque événement extrême. Des maisons fissurées parce que les sols argileux se rétractent lors des sécheresses, des exploitations ravagées par des inondations qui auraient été amorties si les sols avaient encore leur capacité d’absorption. Pour nous, c’est une réalité et nous en sommes convaincus. Sur le climatique, il y a une responsabilité : travailler sur l’exposition des populations au risque. Et là, la question des sols devient inévitable.
Adrien Couret : Cela me parle profondément. Et peut-être justement parce que je dirige un groupe de protection mutualiste. D’ailleurs, la première utopie de la littérature française s’est d’abord introduite avec Rabelais comme un projet humaniste. Au-delà de cela, l’utopie, loin d’être l’évitement du réel, représente une force pour se projeter vers l’avenir.
Il y a une histoire que je raconte parfois. La Macif a été fondée en 1960 par des commerçants et des industriels niortais qui refusaient de payer des primes d’assurance calculées pour enrichir des actionnaires qu’ils ne connaissaient pas. C’était une idée qui paraissait saugrenue selon les standards de l’époque. Un groupement de gens ordinaires qui décide de mutualiser ses risques plutôt que de s’en remettre à la logique du capital. Utopique, disait-on. Aujourd’hui, la Macif protège de manière pérenne plusieurs millions de Français.
L’utopie, c’est une façon de refuser que le réel d’aujourd’hui soit le seul horizon possible. Ce que fait Utopias by SWEN en réunissant des chercheurs, des chefs étoilés, des investisseurs, des philosophes autour de la question des sols, c’est exactement cela. C’est une tentative sérieuse de construire un autre récit sur ce que peut être une économie au service du vivant.
Adrien Couret : Au contraire, cela valide la pertinence des choix portés historiquement par le groupe et ses marques Macif, Abeilles Assurances, Aesio Mutuelle et Ofi Invest. Ici, ce qui est à souligner, c’est l’ordre des choses : nous sommes partis d’une conviction forte et commune aux marques du groupe pour ensuite chercher les moyens de l’incarner dans notre propre écosystème.
Un assureur doit s’intéresser à la santé des sols parce que les sols dégradés produisent des sinistres et c’est pour cela que lorsque Jérôme (NDLR : Directeur Général de SWEN CP) m’a parlé de son projet, j’ai compris qu’il proposait précisément une réponse alignée à nos convictions.
Adrien Couret : En exigeant la rigueur là où elle peut être exigée. Dans le cadre de son fonds SWEN Terra, SWEN CP fait une chose qui compte : soumettre chaque projet à un comité d’impact indépendant, composé de scientifiques reconnus, avant même le comité d’investissement. Ce n’est pas anodin. Cela signifie que la validation de l’impact ne dépend pas de ceux qui ont intérêt à ce que l’investissement se fasse. Cette indépendance là est une garantie réelle, pas rhétorique.
Mais au-delà de ça, le vrai garde-fou, c’est la nature même du sujet. La qualité d’un sol se mesure. La présence de vers de terre, le taux de matière organique, la capacité d’infiltration de l’eau : ce sont des indicateurs physiques, biologiques, qui ne se manipulent pas. Les équipes du fonds SWEN Terra ont mis en place des partenariats scientifiques pour suivre ces indicateurs de manière très précise. Dans cinq ans, dans dix ans, l’état de santé des sols des exploitations dans lesquelles SWEN Terra aura investi sera mesurable. Il y aura des preuves concrètes. C’est une des raisons pour lesquelles ce sujet m’intéresse : il rappelle la finance à une réalité dont elle ne peut pas s’abstraire.
Adrien Couret : Non, pas encore. La finance a fait des progrès considérables en termes de déclaratif. Les rapports ESG se sont multipliés, les engagements Net Zéro aussi, les taxonomies vertes ont été construites avec un soin réel. Mais il y a une forme de dissociation profonde entre les outils, les méthodologies, et la réalité physique qu’ils sont censés traiter. On a appris à mesurer le carbone parce que le carbone est un gaz qu’on peut quantifier, modéliser, compenser.
Mais la vie d’un sol ? La complexité d’un écosystème microbien ? La résilience d’une haie bocagère ? Ces choses-là résistent à la standardisation. Et ce qui résiste à la standardisation résiste à la finance. C’est ce que SWEN Terra essaie de faire, en acceptant cette complexité plutôt que de la simplifier. Investir dans une exploitation en transition, c’est accompagner un processus biologique qui se mesure en années, parfois en décennies. Ce n’est pas compatible avec les horizons trimestriels ni même avec les cycles habituels du Private Equity. Cela demande une autre forme de patience.
Ce que j’ai appris dans ce cycle Utopias by SWEN, c’est que les sols nous renvoient à quelque chose que la finance a souvent perdu de vue : la notion de temps long. Pas le temps long qu’on invoque dans les discours. Le temps long réel, celui où la matière organique se reconstruit sur dix ans, où une haie met une génération à devenir utile. La finance doit accepter de ne pas tout maîtriser dans ce temps-là.
Adrien Couret : Je l’entends comme ce qu’elle est : une vérité dite sans précaution rhétorique. Et ça fait du bien. Ce ton direct est parfois nécessaire. Parce que nous avons une tendance collective, que j’observe aussi dans mon secteur, à encapsuler les mauvaises nouvelles dans des récits qui les rendent gérables. On parle « d’enjeux », de « défis », de « transitions ». Ces mots sont utiles mais ils ont aussi un effet anesthésiant. Quand un sol est mort, il est mort. Cela prend des décennies à reconstruire, dans le meilleur des cas. Et cette réalité-là ne rentre pas dans la case « défi à relever ».
Ce que j’ai trouvé fort dans Utopias by SWEN, c’est précisément cette capacité à tenir les deux bouts : la rigueur du constat et la possibilité de l’action. Ce n’est pas « tout va bien », ce n’est pas non plus « tout est perdu ». C’est : voici ce qui s’est passé, voici pourquoi, et voici ce que des gens font concrètement pour aller dans l’autre sens.
Adrien Couret : Ça change tout. Quand Mauro parle de ses jardins régénératifs à Menton, quand il explique comment la qualité de ce qu’il sert dans l’assiette est directement connectée à la vie qui se passe sous ses pieds, il fait quelque chose qu’un rapport scientifique ne peut pas faire : il rend sensible une réalité abstraite. Il crée un lien entre l’expérience quotidienne du goût, du plaisir, de la nourriture partagée, et des enjeux qui semblent lointains.
Les sols, c’est invisible. On n’en parle qu’en creux, quand ils s’effondrent, quand ils inondent, quand ils ne donnent plus. L’un des paris d’Utopias by SWEN (et je crois que c’est un pari gagnant !) c’est que pour changer des comportements à grande échelle, il faut toucher des gens par des entrées qu’ils n’attendaient pas. Un chef qui parle de la microbiologie de ses champs comme d’une partition musicale, ça ouvre des portes que dix ans de communication institutionnelle n’ouvriraient pas. La transformation écologique ne se fera pas seulement par la régulation ou par les marchés. Elle se fera aussi par les récits. Et les récits les plus puissants sont ceux qui relient le sensible à l’essentiel.
Le mutualisme est un modèle fondé sur le partage – du risque comme des bénéfices – où la solidarité n’est pas contradictoire avec un impératif d’efficience économique. L’entreprise et l’intérêt général ne sont pas deux notions incompatibles. Bien au contraire : c’est en les associant que nous pourrons répondre aux défis qui nous attendent. Nous devons redécouvrir ce qui a fait la force des sociétés les plus résilientes : la mise en commun des ressources, le partage des risques et la construction de filets de sécurité collectifs capables d’amortir les chocs. Un agriculteur qui perd sa récolte à cause d’un aléa climatique ne peut pas seul absorber ce choc. C’est pour cela qu’on a inventé l’assurance récolte par exemple. Mais sans traiter les causes, et face à l’augmentation des risques notamment climatiques, sans agir de manière préventive, nous risquons d’atteindre nos limites.
Ce que la question des sols introduit dans ma réflexion, c’est l’idée que certains biens sont des communs que personne ne peut s’approprier ni réparer seul. Un sol vivant est un bien commun au sens le plus profond du terme : il appartient à ceux qui l’habitent, à ceux qui le cultivent, mais aussi aux générations qui viendront après et à des écosystèmes qui n’ont pas voix au chapitre.
Que la bifurcation est possible. Et que les gens qui la font exister sont déjà là. Ce qui aurait pu être décourageant dans cette année, c’est la prise de conscience de l’ampleur de la dégradation : 70% des sols européens dégradés, des décennies d’appauvrissement microbien. Une agriculture industrielle qui a produit des rendements exceptionnels sur une génération au prix d’une hypothèque sur les suivantes. Face à cela, on peut avoir le sentiment que c’est trop grand, trop systémique, trop enchevêtré pour être vraiment changé.
Ce qu’Utopias by SWEN m’a montré, c’est que le changement n’attend pas. GreenPods, au sud de Toulouse, qui transforme une exploitation de maïs épuisante en le plus grand verger d’amandiers en agriculture régénératrice de France. Les Bourguignon, qui forment des agriculteurs et des viticulteurs depuis des décennies à des pratiques qui redonnent vie à leurs terres. Roland Feuillas à Cucugnan, qui a tout repris depuis le grain, cultivant des blés anciens et restituant au pain quelque chose qu’on lui avait volé. Ces gens-là n’attendent pas une grande politique publique pour commencer. Ils ont commencé.
Ce que la finance peut faire, ce que SWEN CP essaie de faire, c’est accélérer ce qui existe déjà, donner à des solutions qui fonctionnent les moyens de passer à l’échelle. Et pour un assureur dont le métier est de protéger les gens contre des risques qui arrivent trop vite, c’est exactement ça, le sens de l’engagement : ne pas attendre que le problème soit si grand qu’il devienne ingérable.
C’est ça, une utopie. Pas un rêve : un horizon qui donne une direction.
Adrien Couret est directeur général d’Aéma Groupe et auteur de « Tous sociétaires ! L’entreprise mutualiste, un modèle pour la société du XXIe siècle » (Éditions Autrement, 2022).
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